La langue allemande: un défi pour les réfugiés arabes

L’Allemagne accorde un droit de séjour durable aux réfugiés qui déploient suffisamment d’efforts dans l’apprentissage de la langue allemande. “L’acquisition de la langue est aussi nécessaire pour un séjour provisoire” stipule la loi sur l’intégration applicable aux réfugiés et aux demandeurs d’asile. Cette loi qui a été adoptée en mai 2016 pose un grand défi aux réfugiés et aux demandeurs d’asile syriens qui sont pour la plupart arrivés en 2014 ou 2015. L’apprentissage de l’allemand s’avère compliqué notamment pour les personnes plus âgées, alors que les jeunes ont plus de facilités.

Les raisons poussant à l’exil les réfugiés arabes divergent mais pour tous, lors de l’arrivée dans le pays d’accueil, la rencontre avec une nouvelle société est d’abord celle avec une langue inconnue, qu’il faudra maîtriser. Ce premier contact avec l’allemand, parfois source d’inquiétudes et de déconvenues, va souvent influencer l’apprentissage ultérieur.

« J’ai été accueillie par les amis de mon fils à l’aéroport et je les ai entendus parler allemand. À ce moment-là, j’ai senti le feu couler dans mes veines. L’anxiété m’a envahie. Je me suis demandé comment je pourrais parler une telle langue et me familiariser avec cette atmosphère ? » avoue Ikram, mère au foyer palestinienne de 49 ans née à Alep. Elle a débarqué à Berlin en Février 2016 suite à la demande de regroupement familial effectuée par son benjamin Houzayfa qui était arrivé en Allemagne deux ans auparavant.

« Avant de tourner le dos il m’a flanqué un mot que je n’ai compris que quatre mois après. Il m’a lancé une injure raciste », se souvient Bachar.

Pour Karim*, 17 ans, cette langue a été à la première écoute un amalgame de bruits incompréhensibles. À son arrivée à la gare de train de Berlin, le jeune réfugié libanais est submergé par une cacophonie de langues : « J’ai entendu l’allemand mêlé aux langues des autres voyageurs qui ne parlent pas forcément l’arabe. J’ai pensé qu’il m’est impossible de parler cette langue. Mais l’expérience a apporté un démenti à mes craintes. »

Pour certains, comme Bachar*, réfugié irakien de 17 ans, le premier contact peut être encore plus violent : «  Je me souviens de cette nuit du début de mon séjour à Berlin. J’ai oublié la route de mon logement alors j’ai demandé l’aide des passants. 6 à 7 personnes s’abstiennent de m’aider car je ne parle pas l’allemand. Un mec a compris mon anglais mais il m’a guidé en allemand. Je me rappelle toujours sa première expression « Von hier » qui signifie « d’ici ». Il m’a ensuite demandé pourquoi je n’apprends pas l’allemand. Je lui ai répondu que cela ne fait qu’un seul mois que je suis arrivé au pays. Avant de tourner le dos il m’a flanqué un mot que je n’ai compris que quatre mois après. Il m’a lancé une injure raciste. »

Stratégies d’apprentissage : réussites et échecs

Cet évènement qui a offusqué Bachar l’a incité à restaurer son orgueil en apprenant l’allemand qu’il appelle désormais « ma seconde langue ». Prêt à l’effort, il a atteint le niveau A1 en 3 mois. À présent, ce jeune demandeur d’asile suit une formation pour atteindre le niveau B1. « Mon colocataire Kurde m’apporte une aide énorme pour pratiquer cette langue. Toutes les nuits, nous causons en allemand. C’est avec lui que j’ai maîtrisé la conjugaison des verbes, pas si évidente à apprendre », poursuit-il.

Comme Bachar, de nombreux réfugiés s’investissent fortement dans l’apprentissage de la langue. En plus des cours, ils s’entraident et mettent en œuvre des stratégies personnelles pour progresser plus vite. Les résultats sont contrastés car l’allemand et l’arabe sont deux langues très différentes et il est difficile pour les apprenants de trouver des points communs sur lesquels s’appuyer.

« Cette langue a restreint mon inclusion. Elle a dressé une barrière épaisse entre moi et les Allemands », se désole Ikram.

Mais le fait de maîtriser déjà plusieurs idiomes est un facteur facilitant l’acquisition d’une nouvelle langue. « Les personnes bilingues et plurilingues sont beaucoup plus sensibles à l’apprentissage de nouvelles langues, ce qui n’est pas le cas d’un monolingue. Les réfugiés qui n’ont appris que la langue arabe au cours de leur vie ont beaucoup de difficultés à apprendre la langue du pays d’origine »,  explique Colette Aoun, docteur en pédagogie de l’Université Paris VII et maître de conférence à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth.

Pour Ikram, qui est monolingue, l’expérience de l’apprentissage lui paraît rude et peu féconde. Si elle a suivi des cours intensifs quotidiennement dans une école proche de chez elle, elle a seulement atteint au bout d’un an le niveau introductif A1, le plus bas de l’échelle. Maîtriser l’allemand écrit lui semble inutile, en revanche elle aurait préféré concentrer son apprentissage sur la langue du quotidien. « Cette langue a restreint mon inclusion. Elle a dressé une barrière épaisse entre moi et les Allemands », se désole-t-elle.

Pour Karim, à l’opposé, sa très bonne maîtrise de l’allemand atteste d’une facilité d’apprentissage inouïe : il parle même allemand avec ses amis arabes. Cela est surtout le fruit d’efforts personnels. Apprenti autodidacte, Karim multiplie les conversations aléatoires et inscrit les nouveaux mots sur un carnet. « Je centre mon attention sur l’ouïe, déclare-t-il. J’insiste pour converser avec les étrangers pour me renseigner sur la route. Je retiens les réponses des piétons pour les utiliser dans mes déplacements. »

Karim a demandé l’asile il y a deux ans suite au meurtre de son frère pendant les fusillades qui ont eu lieu dans son quartier, Bab Tebbeneh à Tripoli, la principale ville du Nord du Liban. Paradoxalement, ce traumatisme a pu favoriser son apprentissage de l’allemand. « Si le réfugié associe sa langue à la violence ou aux persécutions d’un pouvoir oppresseur, il est fort possible qu’il soit animé par la volonté de laisser derrière lui cette langue et s’attacher à celle qu’il associe à la délivrance », analyse Colette Aoun.

Loi d’intégration ou de désintégration?

Pour les exilés, l’apprentissage de la langue n’est plus une option mais une obligation, la dernière loi sur l’asile se distingue par un volet important consacré à l’intégration des réfugiés et des demandeurs d’asile. Ce dispositif repose sur deux piliers: l’apprentissage de l’allemand et le travail.

« Celui qui interrompra sa formation se verra retiré son titre de séjour, et par la même, le droit de rester en Allemagne », a prévenu Angela Merkel.

Axée sur le marché du travail, cette méthode d’intégration s’appuie sur le modèle du «soutien contre obligations ». En effet, cette loi d’intégration accorde aux demandeurs d’asile des droits pour les prestations familiales en échange de quoi l’Allemagne attend d’eux une participation active à leur propre intégration, en particulier à travers l’apprentissage linguistique.

En cas d’échec, la loi prévoit des sanctions, comme la suppression des aides sociales et même l’expulsion. « Celui qui interrompra sa formation se verra retiré son titre de séjour, et par la même, le droit de rester en Allemagne », a prévenu la chancelière fédérale Angela Merkel lors d’un discours prononcé le jeudi 14 avril 2016. Pour ceux qui ont des difficultés d’apprentissage, cette loi est donc à double tranchant et risque de transformer leur « intégration » en « désintégration ».  

C’est pourquoi Ikram, malgré ses difficultés, ne peut se permettre d’interrompre sa formation en langue. La loi le lui oblige si elle veut conserver le versement des aides de l’Etat qui sont un apport nécessaire au budget de la famille. « Sinon, je devrais être recrutée à temps plein pour toucher le minimum équivalent à cette allocation », explique-t-elle. Et sans maîtrise de la langue, il est quasi-impossible de trouver un travail.

Un besoin d’insertion social

« On apprend l’allemand pour profiter des avantages promis par la loi mais la nécessité de la formation en langue est avant tout d’ordre social », affirme Dalah Sobeh, travailleuse sociale responsable de l’accueil et de l’intégration des réfugiés mineurs dans le centre social Evin Ev de Berlin. Elle insiste sur le fait que c’est la volonté d’insertion sociale qui incite les réfugiés, notamment les jeunes,  à apprendre l’allemand : « Le souci, c’est d’abord et surtout la langue, qui exclut les réfugiés brutalement de la vie sociale et professionnelle. On “tolère” un réfugié dans les communautés d’accueil pourvu qu’il maîtrise l’allemand. Cette compétence langagière est la clé de voûte de  l’inclusion dans la société locale, voire européenne.»

Aux motivations positives s’ajoute aussi la peur d’être rejeté ou victime de racisme alors que les sociétés européennes subissent la montée des partis politiques xénophobes. Les discriminations peuvent prendre des formes variables, de nombreuses études ont montré leur existence dans le recrutement des entreprises. « Si je postule pour un emploi, je ne veux pas qu’on interroge mon statut de réfugié et qu’on me rejette à cause de la langue. C’est pourquoi, je dois me perfectionner », affirme Karim.

*Les réfugiés préférant masquer leur identité sont désignés par des pseudonymes.

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