Dans le regard des autres

Baguida, Togo (crédit photo: Breezy Baldwin/flickr)

Eté 2017. Je me trouve en Afrique de l’ouest dans la capitale togolaise. Changement radical d’environnement pour moi, de climat, de culture. A vrai dire tout est différent de la France et j’apprécie fortement ce changement.

Avec une amie française nous entamons ce séjour par une promenade dans le grand marché de Lomé. On découvre et partage nos avis sur ce que l’on observe, nos accents toulousains résonnent et ça fait réagir les passants. “ Hey ! Bonjour la France ! ” cette phrase retentit souvent. Lorsqu’on établit un contact plus profond avec les Togolais une question récurrente m’est posée : « Et toi alors, tu es d’où? Tu es bien libanaise n’est ce pas ? »

Je dois admettre que mes longs cheveux noirs de l’époque et mon teint basané pouvaient laisser penser que j’étais libanaise ; Alice, elle, était blonde aux yeux bleus. On a souvent tendance à poser une étiquette sur les gens en fonction de leur physique ; au fond je ne peux pas leur en vouloir, c’est sûrement fait inconsciemment. Pourtant je suis Française, comme Alice. Mes origines marocaines que je porte fièrement se reflètent sur mon visage par mes traits, mon teint, mes cheveux noirs. Au final cela n’a pas d’importance, mon rapport aux autres ne devrait pas changer à cause de mes origines, je trouve cette idée assez malsaine.

Pourquoi pas devenir libanaise ? En écartant toute rationalité je décide de me faire passer pour une Libanaise.

Pourtant, la réalité s’est montrée différente. Le lendemain de mon arrivée au Togo, j’organise une sortie avec une amie togolaise. On décide d’aller au restaurant. Dès notre arrivée celle-ci se voit refuser l’entrée. Pour qu’elle puisse accéder aux services de ce restaurant, Kiki doit donner la preuve qu’elle consommera bien un repas d’un montant minimum de 1000 Francs CFA. Je suis sous le choc. Nous avions pourtant prévu de dîner là-bas donc de payer plus de 1000 Francs CFA. En suivant cette logique, je comprends qu’en tant que “Libanaise” j’étais privilégiée, et Kiki, elle, devait se justifier. Je comprends que le physique définit l’identité que les gens nous donnent et notre identité change notre rapport aux autres.

Qui suis-je ?

Pourquoi pas devenir libanaise ? En écartant toute rationalité je décide de me faire passer pour une Libanaise. Je sais qu’au fond cette idée est stupide mais pourquoi pas expérimenter cette nouvelle identité. Après tout, cette communauté est très présente et respectée en Afrique de l’Ouest, je pourrais naturellement être privilégiée, non ? On dit souvent que les Libanais ont construit un empire en Afrique. Grâce à leur réseau de solidarité, quelques familles sont arrivées il y a un siècle et aujourd’hui cette diaspora est parmi les plus puissantes. J’en conclus que cette fausse identité m’apportera plus de points positifs que négatifs alors… pourquoi pas ?

Je réalise très vite qu’en tant que femme et en tant que Libanaise une distance se crée entre les Togolais et moi. Beaucoup imposent cette distance avec moi alors qu’ils ne le font pas avec mes amies. Les gens se montrent froids, difficile pour moi de créer des liens. Quelques Togolais m’expliquent qu’en général il ne leur est pas trop conseillé de parler aux femmes libanaises, pour bien alimenter le cliché : les Libanais sont très jaloux.

Je rencontre enfin un groupe de Libanais africains. D’ailleurs je me demande s’ils sont Libanais africains ou Libanais d’Afrique. Beaucoup sont nés là-bas et ne sont jamais allés au Liban. Dans l’image que je me faisais de l’Afrique, un Africain est noir. Idée bien stupide que j’ai corrigée sur place. Car non, être Africain ne se résume pas à être noir. Les Libanais qui vivent en Afrique de l’Ouest depuis plusieurs générations parlent parfaitement les langues locales, sont intégrés dans la société et se considèrent comme Africains d’origine libanaise. Trop de questions identitaires trottent dans ma tête, je réalise à quel point le sujet est complexe.

Je leur explique que je suis Marocaine née en France. Leur réponse est claire : “ Non, Asma tu n’es pas Marocaine, tu es Française tu es née en France et puis regarde… tu ne parles même pas l’Arabe.”

En quoi le fait de parler une langue définirait mon identité ? Ma vision personnelle de l’identité est bouleversée, je ne sais plus comment définir qui je suis.

Qui suis-je ?

En France je suis Arabe, au Maroc je suis Française, pour un Africain je suis Arabe, pour les Libanais je suis Française. Les membres de chaque communauté schématisent mon identité en fonction de ce qu’ils connaissent et assimilent à celle-ci. Le physique, la langue parlée, la manière d’agir, le pays d’où l’on vient, la couleur de peau, le rang social…

Un Libanais sera toujours mieux traité en Afrique que dans un pays arabe, car dans l’inconscient collectif africain, l’Arabe est puissant.

Quand je suis en France on me demande souvent “Asma d’où viens-tu ? Oui… mais tes parents d’où sont-ils vraiment ?… Ils ne sont pas nés en France n’est ce pas?” Mais… je suis née en France, j’étudie en France et ma vie se trouve là-bas, comment après tout cela je n’arrive toujours pas à être considérée comme Française? Parce que je m’appelle Asma et que je ne rentre pas dans la catégorie traditionnelle des « Français » ? Pourquoi mon identité est sans arrêt remise en question par des personnes qui ont le même parcours de vie que moi ? Pourquoi mes amis Africains et Arabes me disent sans cesse que si je veux réussir en France je devrai me battre deux fois plus que les autres ? Au juste, qui sont “les autres” ? Cette perspective me dérange mais au fond elle est vraie, c’est malheureusement une réalité, je ne serai jamais française tant que je n’aurai pas rejoint le rang de ceux qui considèrent qu’être “français” c’est rompre avec ce qu’on est : la culture de mes ancêtres, ma religion, ma propre identité, celle qui fait de moi ce que je suis. C’est peut-être ça être française.

Alors, qui suis-je ?

Je n’arrive toujours pas à définir ce que je suis vraiment.

J’ai appris qu’à travers le monde, nous ne sommes pas égaux. Nos origines sont un facteur d’inégalités entre les Hommes et en fonction de notre groupe d’appartenance et du pays où l’on se trouve, notre rapport aux autres change : on devient privilégié ou au contraire désavantagé. Un Libanais sera toujours mieux traité en Afrique que dans un pays arabe, car dans l’inconscient collectif africain, l’Arabe est puissant. Un Français d’origine arabe sera souvent considéré comme immigré même s’il est né en France. Un Américain en France sera respecté car son pays dégage un pouvoir puissant dans le monde. Nous sommes victimes de l’image que nos pays d’origine dégagent par leur stéréotypes.

Alors pour toi, qu’est-ce que je suis ?

Nous sommes tous de la même race mais pas de la même tribu.

Mais au fond, nous sommes tous égaux peu importe d’où l’on vient.

N’est-ce pas ?

Pour ma part je veux y croire, laissez-moi croire qu’on est égaux.

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